February 17, 2005

Comment répondre au défi lancé par Google ?

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amo@emakina.fr

Il y a trois semaines, Jean-Noël Jeanneney, Président de la BNF, publiait une tribune dans Le Monde, en réaction à l’annonce faite par Google de numériser et donner accès en ligne à 15 millions de livres émanant de 5 grandes universités américaines.
Cette tribune a suscité de très nombreuses réactions, parmi lesquelles je citerai celle d’Hubert Guillaud, et ce matin, alors que je traçait la route du côté des Deux-Sêvres, voilà que le débat rebondissait dans mon auto-radio, du côté de France Inter, où Jean-Noël Jeanneney était invité.
C’est un débat très important et il est bien qu’il soit lancé, qui plus est par une personnalité de haut-vol. Il suffisait d’écouter Jean-Noël Jeanneney ce matin pour voir combien il a déjà progressé. J’ai envie de pousser avec vous la réflexion un peu plus loin…


Le propos de Jean-Noël Jeanenney pouvait être pris comme une charge anti-google voire anti-américaine, mais ce n’est pas le cas. Il prenait acte de l’importance de Google comme moyen d’accès à la culture et à la connaissance et mettait en exergue le risque de l’absence des contenus (et donc du point de vue) français et européen offert en réponse aux requêtes de citoyens du monde de demain. On retrouve bien là le multilatéralisme qui nous est cher ainsi que la défense de la diversité culturelle face à l’hégémonie de la culture américaine. Il faut effectivement ne pas se replier mais bien au contraire se réveiller et se montrer offensif et ouvert.
Il faut bien reconnaître que si l’amérique exporte quelque chose depuis plusieurs décennies, c’est bien sa culture, Hollywood en tête. Avec sa domination du secteur du logiciel et sa prééminence sur Internet, et quoi qu’on en dise, nos amis américains ont de l’avance dans la construction de ce que certains appellent “l’économie de la connaissance”.
Je ne peux donc que remercier Jean-Noël Jeanenney d’essayer de remuer la sphère décisionnelle française et européenne de la nécessiter de prendre le train et de mobiliser les moyens pour mettre massivement en ligne notre richesse culturelle. On nous bassine avec “l’économie de la connaissance”, voilà au moins un élément de réalité concrète pour dépasser la formule et lui donner du corps. Mettant en accord ses paroles avec des actes, tout un chacun aura noté l’annonce de la BNF de numériser et mettre en ligne les archives de 22 titres de la presse française, de l’origine (Le Figaro en 1826) à 1944, soit trois millions de pages.
Hubert Guillaud critiquait à juste titreGallica, l’actuelle programme de numérisation de la BNF et notamment son manque d’ouverture sur les principes d’indexation modernes. Il m’a semblé ce matin que cette réalité était parvenue jusqu’à Jean-Noël Jeanenney, qui soulignait qu’il y avait de ce côté des progrès à faire. Il est en effet temps.
Il est donc temps de prendre conscience que la société de l’information avance et que, dans ce domaine (un de plus !) point de salut sans ouverture du système. Mais cela ne suffit pas.
Il est bien de numériser, d’avoir une indexation efficiente et donc des résultats de recherche pertinents, il n’en reste pas moins que l’ouverture, c’est aussi que Google, et les autres, puissent indexer lesdits contenus et que la diversité culturelle aie au moins l’opportunité d’exister. La réalité du réseau, c’est celle de ses usages et pour y exister, il faut d’abord que ce soit en leur sein. Cela n’empêche évidemment pas de travailler à des outils de recherche et d’accès aux contenus alternatifs, mais on ne réussira pas si après avoir ouvert des portes on en ferme d’autres.
Plus encore, il ne suffit pas de prendre conscience de l’importance de la numérisation, ni même de l’ouverture, il faut aussi décloisonner les silots et les microcosmes. L’information et la connaissance n’ont plus à être d’accès réservés à des initiés. À l’heure ou, du P2P en passant par les blogs et maintenant le podcasting, le contenu jaillit de partout et à l’initiative de la communauté des internautes, c’est tout un chacun qui peut jouer un rôle dans la mise en ligne de notre culture et il serait aberrant de voir les institutions gardiennes de notre patrimoine rester en marge de cela..
Il est donc bien que le Président de la BNF mettent le doigt sur le problème, mais il faut aussi prendre acte des limites des moyens publics et du temps d’action politique pour aboutir à quelque chose. Google a des moyens colossaux, donnera des idées à d’autres et ils iront bien plus vite qu’on ne le pense.
Il faut renverser la vapeur. Que la BNF et les autres institutions (l’INA par exemple) adoptent elles-aussi un modèle ouvert, donnent accès à leurs contenus, mais surtout se mettent aussi au service des citoyens du web qui par leurs usages participent déjà de cette grande ambition qui est celle de voir notre culture trouver sa place dans le réseau, et non pas l’inverse. Il faut sortir du centrisme et travailler en maillage avec le plus grand nombre.

Hubert

Tu veux dire inviter la BNF a indexer des contenus extérieurs ? 😉 Y’a du travail.

Hubert Guillaud

Encore une fois, je me méfie des grandes décisions à la française : notre réponse à la domination de Google (qui n’est pas technique) ne peut pas être institutionnelle ou technique. Elle passe avant tout par l’évolution des pratiques. On peut numériser des milliards de pages, ça ne rendra pas notre recherche ni notre culture plus visible sur l’internet… Ce n’est pas d’un plan de numérisation dont nous avons besoin – ou alors pas seulement -, mais d’un plan d’édition. Aujourd’hui, il n’y a pas besoin de moyens pour mettre en ligne notre richesse culturelle : il y a besoin de compréhension, d’accompagnement et d’élan. Ce qui est bien différent.

Hubert Guillaud

Dernière chose, qui aidera peut-être à mieux comprendre ce que je cherche à dire – mal -, aujourd’hui, les publications électroniques des chercheurs ne sont pas prises en compte dans leur évaluation. Dit autrement, le blog de Jean Véronis ne vaut institutionnellement rien. 🙂
Ca va changer… Ca change… Mais lentement.

Alexis Mons

Nous sommes bien d’accord, il faut une vision ambitieuse, globale, mais aussi savoir faire preuve d’ouverture envers ce qui existe déjà et qui est utilisé par les millions de gens.
Ta remarque concernant la visibilité des travaux de recherche tombe parfaitement à propos dans ce débat. Pour bien connaître l’université, cela avance très doucement. Il est déjà très compliqué de rendre visible dans un campus les mémoires et thèses produites. Ne parlons même pas qu’elles soient vraiement en ligne ! Il est plus que temps de décloisonner les choses ici aussi !!!

Alexis Mons

Sinon, je pense effectivement sérieusement que la BNF devrait s’ouvrir aux contenus publiés par les uns et les autres, et pas simplement en indexant.
Si je parlais de cela, c’est pour mettre le doigt sur les atermoiements autours du “dépôt légal”, que certains voudraient voir aplliqué au web (…).
Ce n’est pas dans ce sens là qu’il faut voir les choses à mon avis. C’est à la BNF de donner les moyens aux internautes de nourrir un gisement collectif et en réseau de notre connaissance, pas de prétendre faire cela en mode centralisé.
Le contenu existe et peut s’enrichir. On peut aussi travailler à ce qu’il soit plus pertinent pour tous les outils d’indexation, Google compris.