May 15, 2005

Y-a-t'il quelqu'un pour parler des usages ? (1)

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amo@emakina.fr

S’il y a une constante dans le flot ininterrompu d’articles, billets et commentaires qui peuplent le net c’est que l’on y parle très peu d’usages. Cela fait un moment que le sujet me travaille et comme j’en arrivait à un énorme billet et pour démentir ma propension à asséner des “coups de pelle” (comme dis Carlos), j’ai choisi de vous le faire en trois épisodes. Voici le premier.


1. approche usages et aménagement numérique du territoire
L’année dernière, j’avais été surpris de l’intérêt porté sur notre étude des usages du haut-débit à Felletin, mais aussi de son caractère isolé. On en reste à s’étriper sur les mérites comparés des technos, ou à disserter du nombre de Mbps que l’on peut atteindre en xDSL, mais il faut vraiment chercher études et billets qui voudraient nous éclairer sur ce que l’usager peut bien faire de tout cela, notamment sur des aspects qualitatifs et plus particulièrement sur les modes d’appropriation.
On ne manque en effet pas de taux de pénétration des technologies, ni de la fréquence d’usage des principaux outils, mais on ne dispose pas de grand chose en matière de motivation au développement des usages, de même que de ma manière dont se déroule l’appropriation. Au-delà des sempiternelles considérations sur le coût des équipements et services, il faudrait travailler sur ce qui déclenche vraiment le passage à l’usage et sur les ressorts de l’appropriation et voir comment tout cela évolue en fonction de la massification.
Normalement, les expérimentations et notamment tout ce qui passe par les appels à projets, devrait nous apporter de la matière, mais c’est loin d’être le cas. Il s’agit en effet surtout de faire un pari essentiellement technologique (CPL, WiMax, Satellite-Wifi en son temps) pour vérifier que ça fonctionne et éventuellement que des gens souscrivent. Cela concerne des usagers demandeurs voire fervents, car ils sont faciles à mobiliser, au service d’un projet court, et servent avant tout à valider des modèles de structuration de l’offre. Bref, on n’en tire pas grand chose d’un point de vue qualitatif et usages.
Mais dans le fond, tout n’est qu’un problème d’évaluation et celui-ci se pose de manière parfois aiguë justement au terme des expérimentation, notamment quand il faut bien justifier de nouvelles demandes de financement. Qui dit évaluation dit objectifs, or ceux-ci sont avant tout quantitatifs. On vérifie que le modèle fonctionne et s’il n’est pas satisfaisant, il cesse et on passe au suivant. Dans une approche bien darwinienne, nous reproduisons la sélection naturelle, mais nous sommes aussi suffisamment malin pour déterminer des objectifs qui ne sont pas trop compliqués à collecter et qui ont de bonnes chances d’amener une issue favorable. La communication fera le reste.
Certes, il commence à y avoir des travaux de recherche, mais ceux-ci sont longs par nature et on en attend évidemment une opérationnalité qui n’est pas nécessairement dans leur feuille de route.
Avec tout cela et en l’état : point de qualitatif et profusion de quantitatif. On en reste avec des postulats généraux.
C’est donc sur ces bases que des sommes considérables sont investies ici où là, au risque d’être déconnectées des réalités du territoire, de ses habitants et futurs usagers.
Je ne suis pas en train de remettre en doute des projets d’infrastructures parfaitement nécessaires, je m’interroge simplement sur le fait qu’une approche amont centrée sur les usages permettrait une vision saine de la situation des futurs usagers face aux possibles qu’on leur promet. En mettant en oeuvre une approche de promotion de pratiques dimensionnée et en phase avec des attentes identifiées, c’est évidemment aussi comme cela que l’on gagne du temps et de l’efficacité quand il s’agit que les investissements réalisés soient des facteurs de développements.
Evidemment, c’est souvent un voeu pieu, car encore faut-il avoir une visibilité calendaire fiable et que cette approche ne soit pas perçue comme un moyen détournable de contrecarrer les ambitions ou comme le fait de voir se dessiner un sous-dimensionnement et des frustrations. Enfin, il peut y avoir une forme d’instrumentalisation de ces approches pour d’autres fins.
En conclusion, des approches orientées usages, on n’en voit vraiment pas beaucoup. C’est bien dommage car ce n’est qu’en travaillant dès le départ sur ce sujet, notamment en l’intégrant dans des approches participatives, que l’on se donne les moyens de mobiliser efficacement les énergies locales afin qu’elles transforment l’investissement.
Les approches usages ne sont donc pas seulement des considérations conceptuelles n’intéressant que les chercheurs, elles sont un outil pertinent pour sortir de la logique d’aménagement et passer à celle du développement, voir du management (cf un prédécent billet).
Épisode suivant : les blogs
À noter un rayon de soleil sur le sujet des usages, avec une journée de rencontre “recherche, expérimentation et usages des TIC” en ouverture de l’Université de Printemps de la FING, le 8 juin prochain. Je compte évidemment y être.

Carlos Diaz

Il y a chez nous un projet d’infrastructure important (Dorsal) en cours de déploiement, ne pourrions-nous pas sensibiliser Dorsal et les acteurs publics impliqués pour proposer une étude sur des usages locaux qui permette d’orienter la définition, la promotion et la diffusion des prochaines offres ?

Alexis Mons

Cette sensibilisation a été fait et depuis longtemps. Il y a d’ailleurs eu des “expérimentations” qui auraient pu se situer dans le domaine des usages, mais qui se sont – comme ailleurs – limitées à valider de la techno.
Dommage. Certains diront que la politique de soutien à des EPN en région permet de travailler le terrain. Ce n’est pas faut, mais l’impact et la pérennité de ces structures n’est pas évident.
Avec comme objectif la couverture totale et de la FTTB, on pourrait aussi dire que le dimensionnement évite de travailler dans le détail. Mais en fin de compte, la certitude, c’est qu’un travail en amont aurait permis d’accélerer le développement des usages. Ce ne sera pas le cas. Tant pis.
Pour le reste, mon billet est le fruit de considérations qui dépassent largement ce qui se passe en Limousin et notamment les projets de plus petite envergure pour lesquels un juste dimensionnement du projet et de son phasage s’avère des plus judicieux.

M.

3 épisodes… Il aurait été judicieux de le faire en 6 et d’annoncer la sortie du 3 pour le 19/05. Je me suis compris…. 😉
Le problème c’est qu’il aurait fallu éviter de sortir les 4, 5 et 6 avant les 3 premiers parce que là, pour comprendre, il aurait fallu s’accrocher…
Enfin moi, je dis ça j’ai rien dit…

Hubert Guillaud

Qui fera passer l’accompagnement et la mesure des usages avant l’infrastructure ? Quelle ville/région/département mettrait d’abord en avant une politique internet d’abord en faverur des usagers avant que d’être en faveur des infrastructures ?
En fait, c’est une question difficile, car les usages soulèvent bien souvent des limites. Installer un réseau qui dessert potentiellement X usagers est commode. On sait combien seront desservis. On mesure la validité à l’aune des abonnements. C’est simple. Efficace. Ca paraît concret. “On a installé une fibre ici et raccordé 4 000 foyers et 600 se sont abonnés.”
Quand on regarde les choses par les usages, c’est tout de suite moins flatteur. “Sur les 600 abonnés, la plupart c’est pour faire du web et du mail. Il n’y a que 6 blogueurs et une trentaine de personnes qui utilisent la messagerie instantanée… et rien d’autre grosso modo”.
Les usages apprennent la modestie.
Ils relativisent considérablement les investissements conssentis. Ils démontrent surtout le besoin d’information, d’accompagnement, d’apprentissage et de mise en réseau des compétences, qui ne se fait pas tout seul. S’intéresser aux usages, c’est aussi mettre le nez là où ça fait mal. Il est plus simple pour une entreprise de réclamer à corps et à cri le “Haut Débit”, que de regarder à l’intérieur, quels sont ses besoins précis, pour quels usages… Toutes les entreprises ont besoin du haut débit pour s’échanger des pièces jointes plus ou moins volumineuse par mail, beaucoup moins en ont besoin pour autre chose, car peu mesurent les possibilités qui leur sont offertes pour les mal connaître ou les ignorer.
Décidemment, les usages ne sont pas flatteurs.

Alexis Mons

C’est exactement pour cela que j’ai voulu parler de cela.
Avec une approche orientée usages, le rapport entre investissement et résultat est meilleur et le développement est durable, mais cela n’a aucun intérêt dans les approches qui veulent nourrir une communication efficace.
Avec les usages, on s’impose de s’intéresser à l’humain et pas uniquement à la plomberie.

Christophe Routhieau

Merci Hubert pour avoir su trouver les mots justes. Effectivement, les usages réels (ceux des vrais gens) ça n’interesse personne.
Les conclusions de notre étude d’usages liés au haut-débit à Felletin ne montrent que des choses simples, qui semblent évidentes… mais qu’on entend jamais.
Les utilisateurs attendent surtout une connexion simple et permanente sans exigence particulière de débit particulière… ça veut dire quoi haut débit ?
Les utilisateurs cherchent à principalement à échanger avec leurs voisins, leurs amis leurs familles,…
Effectivement, ce n’est pas très sexy et ça n’est pas moteur pour l’investissement des collectivités dans une infrastructure haut débit performante.
Au delà des usages, c’est peut être sur les non usages qu’il faudrait se pencher non ? Nous ne pourrons construire les usages de demain qu’en atteignant un socle d’usager de base (web et messagerie) suffisant. Sans cette masse nous ne ferons qu’accroître la fracture entre les initiés et les autres. Avoir une réduction d’impôt parce qu’on a fait sa déclaration en ligne est injuste puisque nous ne sommes pas au même niveau face à cette opération, certains savent faire, d’autres pas, d’autres sauraient mais ne peuvent pas (le site n’est pas accessible à certaines formes de handicap). C’est donc en comprenant pourquoi il existe toujours des non usagers qu’on trouvera la clé pour le développement des usages.
Autre question, pourquoi à équipement ou infrastructure égale, un territoire va savoir se démarquer plus qu’un autre ? est ce que les usagers ont une part de responsabilité ? J’ai une idée là dessus… mais j’en parlerai une autre fois.
En marge de la discussion, je vous invite à lire la synthèse de Michel Briand sur l’utilité sociale de l’accès public à l’Internet : http://www.a-brest.net/article1439.html

Jean-Luc GRELLIER

Ah ce sujet me passionne !!!
Dans le tryptique : Infrastructures – Services – Usages, effectivement le parent pauvre c’est les usages…enfin jusqu’à aujourd’hui…
Sur un marché récent, comment faire autrement ?
Il y a d’abord eu les infras… (c’était la préhistoire d’internet… il y a environ 20 ans…)…
Ensuite queques services : Messagerie, telnet, usenet etc.
Et les gens (des techniciens ou scientifiques pour la majorité…)
Ensuite, internet a évolué, et le tryptique aussi, mais de façon anarchique. Au lieu de faire évoluer ces trois composantes de façon parallèle (l’une ne devant pas avancer sans l’autre), on a assiter à une explosion des services (alors que le public n’était pas prêt), puis à une timide avancée des infras (pas partout) et enfin les usages qui aujourd’hui se développent à grande vitesse… (mais le reste ne suit plus vraiment)…
Tout cela forme un déséquilibre constant… c’est dans un sens la loi de l’offre et de la demande.
Les infras : ça s’améliore, plus la peine de se pencher sur cela, excepté peut-être dans certaines régions “désertiques”… hum… passons.
Les service : la grande question est : doivent-ils répondre à une attente et donc à un possible usage, ou doivent-ils mettre en exergue de nouvelles pratiques et succiter de nouveaux usages ?
En ce qui me concerne, je pense que le flux entre services et usages doit être double et constant avec comme paramètre les infras : on arrive en gros à une équation…
Les usages sont par définition imprévisibles, peu définissables, mais peut-être post-étudiables, modélisable ? , ils sont souvents déroutant, étonnant, mais ce sont eux qui demain décideront de la réussite ou non de telle ou telle techno, alors oui : donnons aux usages l’importance qu’ils ont !
L’exemple type, ce sont les blogs : un usage typique d’internet, pris dans un effet de mode qui déclenche une vague inégalée de création de sites. Les blogs ont engendré une multitude de services sur le net, je ne sais pas si aujourd’hui ont peu dénombrer les sites qui proposent de créer un blog ?
Nous sommes ici dans le schéma usage -> services.
Je pense qu’il en va de ces deux critère, comme de l’oeuf et de la poule, pour qu’il y ait un usage il faut qu’il y ait un service et un service entraienra forcément un usage (même ridicule ou très restreint).
L’aspect non-usage est aussi très intéressant pour les entreprises qui prposent des services sur internet, cela peu permettre de recaler les choses, revoir des stratégies services etc.
Pour ce qui est des différences d’usages sur un même service à territoire différents, nous entrons à mon avis dans la sociologie des usages. Derrière chaque usage il y a au moins un usager… de ce fait le territoire social de cet usager compte pour beaucoup dans les usages qu’il va faire d’un service. Il faut donc quand on met un service en ligne avoir pleinement conscience des cibles à qui on l’adresse, de leur potentiel, mais surtout des usages probables en fonction du territoire.
Exemple culturel qui n’a rien à voir avec internet (mais qui intéressera certainement Alexis): la nuit des musées, dans les régions rurales : un flop. Pourquoi ? -> personne n’a l’habitude d’aller dans les musées jusqu’à 1 heure du matin dans nos régions, alors que le printemps des musées avait lui un fort potentiel… Dans les grandes villes, c’est l’effet inverse, aller la nuit visiter des sites ou des musées c’est attrayant, normal ou presque… voilà un exemple raté d’une nouveauté qui est appliquée à l’échelle nationale sans réelle étude des “usages” régionaux ou locaux.
En ce qui me concerne et sur ce sujet, je pense que nous entrons dans la nouvelle ère de l’internet (l’internet II) qui sera celle des usages. Les usagers vont enfin prendre le pouvoir d’internet et l’utiliser à son maximum de potentiel, créer de nouveaux services, adapter les infras aux besoins de ces services etc. VIVE l’INTERNET II vive aujourd’hui et vive demain !
PS : j’espère pouvoir faire un travail sur le sujet des usages à la fac en 2006… A suivre…

Jean-Luc GRELLIER

Désolé pour les fautes sur mon post précédent : pas le temps de relire… toutes mes excuses aux orthographophiles.