September 2, 2010

Les leçons de France.fr [Change or Die]

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Manuel Diaz

La poussière est un peu retombée sur France.fr, l’occasion de prendre un peu de recul sur tout cela et de tirer des leçons de fond.

Une belle occasion également d’inaugurer une nouvelle catégorie de billets que j’appelle [Change or Die] et qui visera à mettre en lumière régulièrement l’indispensable adaptation des modèles du XXième siècle à notre ère digital minded.

Le chiffon rouge du budget

Comme souvent dans ce genre d’accident industriel, et plus encore car c’est de l’argent public, tout le monde regarde le montant de la facture. Et comme d’hab, tout le monde y va de son commentaire sur l’énormité du chiffre, sur l’idée que c’est hors de prix, surtout parce que c’est de l’open-source et blabla bli… Et vas y que je te fais des calculs au prix de la page, et pourquoi pas un prix au Ko ou à la ligne de code tant que vous y êtes ! Y’a vraiment des gens idiots ou aigris pour en arriver à raisonner aussi bêtement.
Saura-t’on un jour grandir et faire preuve d’un minimum de maturité ? J’entend à longueur de tables rondes les uns et les autres chez les agences se plaindre de l’indigence des budgets, de la pression sur les prix, et de ces clients qui nous la font à vouloir la lune pour trois cacahouètes. Et dans le même temps, on ferait un concours à dire que France.fr, ça se fait avec un ou deux zéros de moins ?
Non, France.fr, n’est pas une histoire de budget. D’ailleurs, le travail d’une agence étant avant tout de faire de la stratégie, du conseil et du suivi, c’est tout simplement débile d’apprécier le budget en ne considérant que la part de production technique.
Un dispositif digital, de qualité, bien pensé, ça a un coût, ça demande même beaucoup de moyens quand on le veut global. J’ose même dire ici que je suis prêt à faire le pari que ce n’était justement pas assez cher, notamment du côté de la maîtrise d’ouvrage !

On ne tire pas sur le pianiste, svp

France.fr n’est pas un problème de pognon, c’est par contre un problème d’exécution.
On a beaucoup parlé des prestataires, jusqu’à faire porter le chapeau par l’hébergeur, qui est bien le bouc émissaire de l’histoire. Ils ont malheureusement l’habitude.
Dans cette affaire, les prestataires et agences me semblent les dindons de la farce. Le responsable premier s’appelle la maîtrise d’ouvrage, donc le SIG.
Vu l’obsession documentaire et bureaucratique habituelle que l’on observe dans les marchés publics, on a peine à croire que le pilotage de ce projet soit autant passé à travers presque tous les fondamentaux. Il ne manque normalement pas de gens très compétents au sein de l’Etat, mais quelqu’un a-t’il vraiment lu les specs avant de les valider ? quelqu’un a-t’il véritablement mis le nez dans le code lors de la recette ? quelqu’un a-t-il vraiment pu valider ce design et cette ergonomie ? Et je passe sous silence l’absence évidente de quelconques tests de montée en charge. Enfin, on se cache pour pleurer sur l’accessibilité.
Là encore, la simplicité, comme j’ai pu la lire trop souvent ces dernières semaines, est de tirer joyeusement sur l’agence. Mais dois-je rappeler que pour faire un bon projet il faut être deux ?

En retard d’une guerre

Mais sur le fond, d’où sort l’hibernatus qui nous a pondu un bon vieux portail fédérateur digne des stratégies d’il y a une bonne décennie ?
J’admet volontiers que France.fr est une excellente url et qu’il faut mettre quelque chose au bout. A l’heure du web social, où est la France en réseau connectée au village global ?
Quelle idée saugrenue quand même de vouloir propulser en mode top-down une représentation parfaitement bureaucratique de notre beau pays. Le comble étant de penser qu’elle ne s’adressait qu’à des étrangers, sans renvoyer aux français eux-mêmes une image et de cristalliser ainsi un décalage inévitable. Je retrouve là cette erreur fondamentale qui consiste, sur une problématique de marque et de territoire, à vouloir marquetter celui-ci en totale déconnexion des valeurs d’appartenance de ceux qui y vivent, sans surtout prendre la peine de se connecter à eux.

Et si France.fr était un lieu d’expression de la France par des français ambassadeurs, une bonne façon de se tourner vers l’extérieur avec volontarisme, ouverture et envie d’entrer en relation. A l’heure d’un web résolument social et real time ce serait plus heureux vous ne pensez pas ?

Finalement, France.fr a foiré. Un beau pétard mouillé. Certains diront qu’ils a atteint ses objectifs politiques : il a constitué un effet d’annonce au service de ses commanditaires. Pour ma part, je dirais qu’il incarne parfaitement la compréhension du digital des plus hautes personnalités de l’état français, et ce depuis de nombreuses années. Cela m’inquiète, me désespère et m’encourage à me dire qu’il faut d’urgence mettre en oeuvre une nouvelle génération de décideurs politiques qui ne laisseront plus faire ce genre de stupidités qui nous rendent risibles aux yeux de ceux qui ont compris, eux, le monde digital dans lequel nous vivons.

Aller, bien le bonjour chez vous… béco à madame…

Sigor Giamus

Wouahou…
Je n’aimerais pas te mettre en colère Manuel !

Comme Léodagan, Roi de Carmélide, je recommande l’unique solution :
“Il faut tout cramer oui !”
😉

Bertrand

J’ai envie de dire que cela illustre l’amateurisme qui envahit de nombreux services de communication. Cela semble tellement facile alors qu’en fait cela ne fait que se compliquer. Il en résulte des jugements faux et anciens, des projets peu ambitieux décidés sans prendre l’avis de spécialistes, y compris en interne. Des projets souvent faits pour plaire à l’élu ou au chef et non dans l’intérêt du citoyen, de la collectivité ou de l’Etat. Bref au final ça fait de la merde complètement décalée par rapport à ce qui pourrait être fait.

nboccaccio

Je suis complètement d’accord.
J’ajouterai simplement qu’il aurait été intéressant de demander aux étrangers/touristes/cibles ce qu’ils attendaient d’un tel site. Cela sonne comme une évidence que cela n’a pas été fait…
D’autant plus que notre gouvernement n’est en général par avare de sondages en tous genre. Celui ci aurait été pertinent !
Merci Manuel pour l’analyse, je RT.

Marc

Je ne suis pas d’accord avec toi de vouloir changer à tout pris de cible à cribler !
Les erreurs sont à tous les étages dans ce projet. En tant que responsable d’agence, je peux témoigner qu’il est possible de travailler avec des ministères et pour le meilleur et avec des bons. Tout projet est pilotable et il est inutile de croire que le service public regorge de décideurs sans qualification. L’agence qui a répondu à l’appel d’offre connaissait le contexte et les difficultés et elle doit assumer sa mauvaise évaluation et sa mauvaise gestion du système. On ne peut pas la dédouaner avec aussi de légèreté. En dehors des tarifs, comment peux-tu m’expliquer l’intervention de Ora Ito pour le design du site qui est aussi compétent pour conduire un bus que de designer une interface intéractive… Tu as vu le résultat. Je n’arrive toujours pas à m’en remettre. Je trouve que ton billet pêche par un manque de nuance et c’est dommage.

Stéphane

Belle et splendide analyse que l’on peut aussi faire, par exemple, pour les insitutions européennes que la France réserve aux retraités de la politique quand les autres pays y placent leurs meilleurs quadras.

Manuel Diaz

@Marc > Il me semble pourtant que l’on dit plutot la meme chose ou presque. A aucun moment je ne dis qu’on ne peut pas travailler avec des structures publiques. Au contraire, et groupeReflect a meme de très belles références dans ce domaine et nos collègues d’Emakina.EU également. Je ne cède juste pas à la faciliter de tirer uniquement sur l’agence car tout professionnel expérimenté sait bien que pour réussir un projet il faut être deux : une bonne agence et un bon chef de projet client.

@Stéphane > très juste!

Franck

Super analyse Manuel. Je n’ai pas trop suivi les dessous de la prestations: qui et quels sont l’agence, le budget, les prestataires?

Bien sur, il faut être deux pour faire un beau projet et France.fr méritait cela car toute notre économie bénéficie du tourisme. Donc le SIG, s’il ne connaissait rien au web, se devait de choisir une agence qui pouvait élaborer une srtatégie pertinente et intégre, pas un portail des années 80, top/down. Ils pouvaient s’adjoindre la compétence pour vérifier et benchmarker cette proposition. Et l’execution.

Concernant le budget, il y a tout de même des conneries à éviter. Que vient faire Ora Ito dans cette histoire? Etait ce un tour de magie pour gagner l’appel d’offre? Il a un cout, donc cela gongle le budget. Cela me rappelle les folles années de la pub à la “99 francs” de frédéric Beigbeder ou les pubars shootaient les films sur les plages au bout du monde en se shootant au creux des veines.